Au-delà de la mimesis : représenter l’invisible au Moyen Âge
Dix-septièmes rencontres GRIM-Imago
Galerie Colbert, salle Demargne (rdc)
Faut-il nécessairement figurer pour produire du sens au Moyen Âge ? Si l’image narrative occupe une place centrale dans l’art de cette période, les stratégies visuelles sont en réalité beaucoup plus diverses et recourent souvent à des procédés permettant la représentation d’une idée par une forme non mimétique. Le caractère fondamentalement imparfait de la figuration dans le contexte d’un monothéisme révélé (Christianisme, Judaïsme, Islam) engage par lui-même une interrogation sur la façon d’évoquer par l’image le monde créé et le spirituel. Dans la culture chrétienne, où la représentation de Dieu et des histoires sacrées est centrale, la géométrie et les assemblages chromatiques permettent de renvoyer à des concepts, des états ou des réalités spirituelles, permettant une visio intellectualis du Verbe divin. Cette dialectique de la forme à l’esprit se construit par un cheminement de la vision sensible à la contemplation spirituelle, témoignant de l’existence d’une pensée visuelle passant par la forme non narrative.
Refuser de figurer la Création pour des raisons théologiques stimule certaines démarches artistiques. Pensons à la place privilégiée donnée à l’ornement et au signe graphique dans l’art islamique. Là, le décor végétal, l'arabesque ainsi que l'utilisation de formes géométriques et de champs chromatiques, convoquent des réalités conceptuelles ou spirituelles considérées comme irreprésentables et ne pouvant donc être restituées par l’imitation du monde naturel ou de la figure humaine. Pour le monde juif, des jeux de formes communiquent du sens et renvoient à une abstraction conceptuelle : celle de la perfection de Torah, par exemple, ou celle d'une substance supranaturelle. Il s’agit d’un geste artistique permettant de rendre présent ce qui ne peut être visualisé.
Comment l’art médiéval, à travers tous ses horizons culturels et religieux, a-t-il produit des formes qui s’émancipent de la narration et de la ressemblance sans renoncer à la signification ? La compréhension de ces formes, comme celle des ornements et de la couleur, peut-elle s’appuyer sur les méthodologies traditionnelles de l’étude iconographique ? Ne faut-il pas plutôt réconcilier l’abstrait et le figuratif, la forme et la figure ? Les dispositifs géométriques, chromatiques ou scripturaux, tout comme certaines formes de stylisation ou de schématisation, seront envisagés comme autant de moyens de rendre visible l’invisible, de faire advenir une image conceptuelle ou spirituelle. L’enjeu est moins de transposer à la période médiévale la catégorie moderne d’« abstraction » que d’en repenser les conditions de possibilité à la lumière des conceptions médiévales du signe, de la matière et du sens.
Programme
9h30 / Vincent Debiais (CNRS / CRH - AHLoMA)
Abstraction en problèmes : mimesis et écarts visuels au Moyen Âge
10h10 / Mathias Egger (EPHE / INHA)
Introduire en image les lettres des Écritures : logiques mimétique et abstraite dans les frontispices des tétraévangiles coptes de Basse-Égypte médiévale (XIIe - XIIIe siècle)
10h40 / Max Hello (Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Le frontispice de la messe pascale du Missale Gothicum (v. 700) : une évocation ornementale du Dieu Tout-Puissant
11h10 / Pause
11h30 / May Peterson (University of Chicago / INHA)
Tenebrae cum luce conmixtae : tisser les ténèbres, matérialiser la lumière, représenter l’au-delà
12h00 / Marie-Lou Merle (Université de Limoges)
Faire saint sans faire hagiographique ? Enjeux d’une expression aniconique de la sainteté à travers la châsse d’Ambazac
12h30 / Pause
14h00 / Gabrielle Mendousse (Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Champs chromatiques de l’au‑delà : figurer l’invisible dans la Vita s. Amandi (Valenciennes, BM 502)
14h30 / Clara Gautier (Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Aplats noirs dans la peinture persane du XVe siècle : la grotte en tant qu’espace supranaturel
15h00 / Pause
15h15 / Bianca di Giorgio (Università di Pavia)
La Dextera Dei de Valvisciolo : un cas de matérialisation de l’invisible dans l’art cistercien
15h45 / Maria Renoud-Delarque (EPHE)
Rendre visible l’invisible dans le programme iconographique d’une encyclopédie médiévale